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Sad song

On ne peut qu’être rempli de tristesse lorsqu’on voit notre « cher et vieux pays » balayé par une nouvelle vague de xénophobie. Certes, ce n’est pas la première fois dans son histoire que l’immigration est vilipendée, mais c’est la première fois depuis longtemps que certains, à gauche, font chorus. Et les médias en rajoutent avec leurs sondages sollicités.

Sans doute ne faut-il pas dramatiser, mais chaque jour qui passe amène une nouvelle surenchère : réforme du droit d’asile, abolition du « droit du sol »… On peut comprendre qu’un citoyen brisé par la crise économique puisse voir dans l’immigré de fraiche date un ennemi de son emploi. On peut comprendre qu’un président d’université puisse être excédé par l’occupation de son campus par les gens du voyage. Mais que des politiques exploitent le ressentiment des déclassés et contribuent, même passivement, à laisser prospérer un sentiment de méfiance et d’hostilité à l’encontre des « minorités visibles », est une ignominie qu’il faut combattre. Et dans ce combat, les universitaires se doivent d’être en première ligne. Car si l’internationalisme politique est mort avec le marxisme, les universités sont les têtes de pont d’un internationalisme bien vivant de la pensée, de la culture, de la science…

 L’éditorial du Monde du 25.10.13 rappelait à juste titre que « le droit du sol est inscrit dans les gènes de la France » dans un pays où  « plus de 25% des Français ont au moins un grand parent de nationalité étrangère ». Les maghrébins et les noirs représentent 12% de la population. Dans une région comme l’Ile de France, près d’un jeune de moins de 25 ans sur trois est issu de l’immigration. Mais on parle d’immigration pour désigner à la fois les flux migratoires actuels et des citoyens français nés en France (de parents souvent eux-mêmes français). On refuse d’admettre que la France est devenue, du fait de son histoire, un pays pluriethnique. Un très intéressant rapport intitulé « Les oubliés de l’égalité des chances »[1], publié en 2004 soulignait les profondes contradictions de notre passé colonial que l’on ne parvient pas à effacer : « La France perpétue, avec l’immigration, la contradiction entre mythe républicain assimilateur et réticence implicite à octroyer aux anciens colonisés une égalité de droits véritable. Faute d’avoir su s’interroger sur son passé, la République reproduit les discriminations et les frustrations, en contradiction totale avec les principes qu’elle prétend défendre. »

Les maghrébins, à qualifications égales, avec les mêmes diplômes, sont deux fois plus au chômage que la moyenne. En Seine Saint-Denis, les hauts diplômés (au moins bac + 4) ont cinq fois moins de chances d’obtenir un entretien de recrutement que la moyenne nationale[2]. Avec 6 millions de maghrébins en France, la question de « l’assimilation » les concerne principalement, et il faut être aveugle pour ne pas voir que c’est la résultante de notre passé colonial et de la terrible guerre d’Algérie dont la mémoire détermine encore fortement la nature des rapports sociaux[3]. Cette immigration renvoie à des évènements douloureux, parfois sombres, de notre histoire. La « vérité historique » de la période coloniale française reste d’ailleurs parcellaire. Comme le souligne le rapport cité plus haut, « Le système colonial et les résistances qu’il a suscitées sont absents des programmes scolaires. (..)  Rares sont les manuels qui évoquent les massacres de Sétif en 1945 ou les accords d’Evian, et si presque tous mentionnent la torture, presque tous également la minimisent ». Il rajoute à juste titre : « l’histoire coloniale reste un marqueur de l’identité pour une large partie de la jeunesse franco-maghrébine ».

Une idée simpliste voudrait que les migrants maghrébins ou africains soient moins assimilables que les migrants européens. Mais on entend aujourd’hui le ministre de l’Intérieur nous dire que les Roms n’ont pas vocation à s’intégrer : « Ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres, et qui sont évidemment en confrontation, il faut tenir compte de cela, cela veut bien dire que les Roms ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie ». On retrouve toujours les mêmes thèmes et les mêmes arguments, sous des formes diverses, à propos de l’immigration. Le précédent ministre de l’Intérieur avait soutenu que « les deux tiers des échecs scolaires, c’est l’échec des enfants d’immigrés ». On avait alors montré la mauvaise foi et le parti-pris idéologique de cette affirmation[4]. Il suffisait de se reporter à un rapport du Haut Conseil à l’intégration de 2010, où l’on pouvait lire que « dans l’enseignement secondaire, à situation sociale, familiale et scolaire comparables, les enfants d’immigrés atteignent plus fréquemment une seconde générale et technologique, obtiennent plus souvent le bac général et technologique sans avoir redoublé et sortent moins souvent sans qualifications que les enfants des personnes non immigrées. Ce constat reflète, toutes choses égales par ailleurs, des demandes et des perspectives familiales plus ambitieuses en terme d’orientation »

De fait, on est en pleine contradiction : les familles immigrées sont parmi celles qui attendent le plus du système éducatif et, d’autre part, elles appartiennent aux milieux sociaux les plus défavorisés et les plus vulnérables à l’échec solaire. Au-delà des diplômes obtenus ou ratés, ces populations représentent un capital humain inestimable. Ce sont des outsiders auxquels la société française devra faire leur place, sous peine de déclin. L’enquête PISA 2009 montre que, sur les 17 pays de l’OCDE qui comptent de fortes proportions d’élèves immigrés, beaucoup de pays font mieux que nous en termes de résultats[5]. Cependant la « démocratisation scolaire » des années 85-95 a fait entrer dans l’enseignement supérieur un plus grand nombre de jeunes issus de l’immigration. Ils sont aujourd’hui plus du tiers (contre 52% de jeunes « d’origine française »). Plus de la moitié des filles d’origine maghrébine préparent un baccalauréat général ou technologique, contre un tiers des garçons, et leur réussite dans l’enseignement supérieur est meilleure. C’est une source d’espoir et c’est dans cette direction qu’il faut aller, plutôt que de vouloir faire peur avec l’immigration.

En 2013, l’enseignement supérieur français compte 288.500 étudiants étrangers, soit 12,3 % (dont près des trois quarts à l’université). En une décennie, leur nombre a augmenté de 46,7 % ; ils ont contribué à la moitié de la croissance globale des effectifs du supérieur. En doctorat, ils représentent aujourd’hui 41,3% des effectifs (près de la moitié en sciences, plus de la moitié en sciences économiques). Au total les africains sont 103.000, soit 36% du total, dont 25 % en provenance du Maghreb (soit plus du double de l’Union européenne).[6]

Selon l’UNESCO, en 2010 on comptait 3.600.000 étudiants internationaux dans le monde. Ce nombre a augmenté de 38% depuis 2006. Les pays qui accueillent le plus grand nombre de ces étudiants sont les États-Unis (19 %), suivis par le Royaume-Uni (11%), l’Australie (8%), la France (7%) et l’Allemagne (6%).

Pierre Tapie, président de la Conférence des Grandes Ecoles, écrit dans Libération du 24.04.13 « Les étudiants étrangers sont une chance pour la France. Contribuer activement à la formation des futures élites mondiales est devenu un enjeu stratégique pour l’influence, intellectuelle, économique, linguistique d’un pays ».

Il y a un vrai paradoxe : nous serions engagés dans une compétition pour rafler les talents partout dans le monde (en particulier dans notre ancien empire colonial), pour maintenir notre production de docteurs (faute de candidats français en nombre suffisant), pour avancer nos pions dans l’économie mondiale, mais par ailleurs nous fermerions nos portes à des populations pauvres pleines d’ardeur, de dynamisme, prêtes à affronter la mort (faire naufrage, mourir de soif dans le désert) pour venir chez nous. Et nous gaspillerions le potentiel de ceux qui s’y sont déjà installés…

Sad song, really !

 


[1] On pourra s’étonner de trouver ce rapport sous l’égide de l’Institut Montaigne qui n’est pas connu pour être un repère de dangereux gauchistes. Le rapport (dont il est dit en avertissement qu’il n’avait pas fait l’unanimité de l’Institut Montaigne) a pour coauteur Yazid Sabeg, président du groupe industriel « Communication et Systèmes ».

[2] C’est ce qui avait poussé Yazid Chir, alors qu’il présidait le MEDEF 93, à lancer une opération de parrainage des diplômés locaux par des cadres dirigeants d’entreprises, en ciblant tout particulièrement les jeunes issus des « zones urbaines sensibles ». Voir « Le potentiel gâché des jeunes issus de l’immigration » in JFM’s blog.

[3] L’auteur de ces lignes y est d’autant plus sensible qu’il fit partie des 2 millions de jeunes français appelés sous les drapeaux..

[5] C’est le cas notamment du Canada et de l’Australie, mais aussi de la République Tchèque, d’Israel, de l’Irlande, du Portugal, du Royaume Uni.