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Le CNRS est-il l’horizon indépassable de la recherche française ?

Plus de 600 directeurs de laboratoires ou membres d’instances scientifiques se sont réunis à Paris, au début de ce mois, pour exprimer leur inquiétude sur « le nouveau paysage de la Recherche qui est en train de voir le jour au travers des réformes déjà mises en place ou annoncées ». Le communiqué publié à l’issue de cette réunion[1] est mesuré et on ne peut que souscrire à la plupart des propositions qu’il avance, comme l’exigence du « respect du champ scientifique par rapport au politique », ou la demande d’un « renforcement significatif des financements de base pluriannuels alloués aux laboratoires, par rapport aux financements sur projets à court-terme, plus finalisés ». Mais on y trouve aussi l’affirmation, un peu rituelle, que « le CNRS, opérateur de recherche généraliste, pluridisciplinaire, est un garant de la recherche fondamentale », avec la conviction que toute transformation de cet organisme est condamnable. Or cette conviction est loin d’être unanimement partagée aujourd’hui par les universitaires.

En somme, le CNRS serait l’horizon indépassable de la recherche fondamentale en France. On comprend que les incertitudes qui pèsent sur l’avenir des universités autonomes plaident pour la plus grande prudence dans l’application des réformes aux organismes et, en particulier, pour qu’on ne se hâte pas de saborder le CNRS. Mais il faut quand même être capable de penser une évolution à moyen terme de nos structures de recherche et de nos universités. Or on constate que « l’aristocratie des chercheurs » s’intéresse avant tout au maintien du CNRS tel qu’il existe et du statut de chercheur permanent, et a tendance à instrumentaliser à son profit « la piétaille universitaire », sans s’impliquer véritablement dans la bataille en cours pour faire émerger de véritables universités en France.

UNE MECONNAISSANCE DES REALITES

Cette attitude repose d’abord en partie sur une méconnaissance des réalités. A titre d’exemple, on a pu lire il y a environ un mois dans la presse une tribune assez effarante[2], signée par 4 chercheurs du département SHS du CNRS, qui n’exprimait que mépris pour les universités, accusant les présidents d’université « au corporatisme latent » de vouloir « faire main basse sur le CNRS pour remonter leur score », ce qui « apporterait au mieux un peu de sang frais dans une institution malade ». Ils ajoutaient pour faire bonne mesure que « les chercheurs répondent régulièrement à des critères formels d’évaluation là où les universitaires ne sont simplement pas évalués ». Mais, mis à part les promotions pour lesquels les chercheurs et les professeurs sont soumis à des procédures analogues, on aimerait bien connaître les conséquences pratiques de cette fameuse évaluation des chercheurs sur leur devenir. En réalité, par ces jugements sommaires, on donne à entendre que seuls les chercheurs font de la bonne recherche et que seul le CNRS a une politique scientifique. Or quiconque a fait un peu d’évaluation des laboratoires sait bien qu’il n’en est rien, que l’on peut citer des laboratoires du CNRS complètement sclérosés qui ont mis des années à mourir de leur belle mort, et qu’on peut quand même s’étonner de trouver un taux non négligeable de «non-publiants» parmi des chercheurs à plein temps qui n’ont pas l’excuse de la surcharge d’enseignement, même si ce taux est plus faible que chez les enseignants-chercheurs.

Il n’est pas niable qu’un nombre important des 56.000 enseignants chercheurs n’a pas d’activité de recherche dans une structure reconnue, soit pour des raisons objectives (antennes délocalisées, isolement, charge d’enseignement, pratique hospitalière), soit pour des raisons démographiques (population vieillissante), soit pour des raisons de médiocrité scientifique. Cependant, sur l’ensemble des disciplines, plus des trois quarts sont dans des unités de recherche labellisées[3], et les deux cinquièmes sont dans des unités mixtes avec des organismes (UMR) dont ils constituent les deux-tiers des effectifs. En dehors de la Médecine, les deux tiers des enseignants chercheurs sont « publiants »[4], et plus des trois-quarts dans certaines disciplines comme la Chimie[5].

Les quelque 10.000 « primes d’encadrement doctoral et de recherche » (PEDR), accordées jusqu’ici par des jurys nationaux, mettent en évidence des enseignants chercheurs seniors très actifs en recherche (publiant dans de bonnes revues et encadrant des thèses). Les jurys qui les attribuent sont unanimes pour estimer que le quota de primes est nettement inférieur au nombre de dossiers qui mériteraient d’être distingués. Par ailleurs ces primes laissent de côté les jeunes maîtres de conférences parmi lesquels on trouve souvent les forces vives de la recherche[6].

Certes dans un domaine comme la Physique où 45% du potentiel de recherche est au CNRS, il est naturel de trouver là un grand nombre de leaders scientifiques (on peut noter cependant qu’aucun des prix Nobel français n’était chercheur à temps plein au CNRS). Mais dans des domaines comme les mathématiques où la proportion de chercheurs CNRS est faible, et où ceux-ci ne font bien souvent qu’y passer en début de carrière, ce sont le plus souvent des professeurs qui sont aux avant-postes (direction de thèses, direction d’UMR, présidence de comités scientifiques ou de comités de rédaction de revues…), sans parler des prix internationaux qu’ils récoltent, ou de l’académie des sciences. Et si l’on parle des SHS, la recherche des professeurs n’a rien à envier à celle des chercheurs ; c’est le moins qu’on puisse dire… En résumé, si le CNRS est solide, ce n’est pas un continent d’excellence dans un océan de médiocrité universitaire.

L’AVENIR DU CNRS

L’existence d’un organisme de recherche généraliste de 12.000 chercheurs permanents fonctionnaires, ne se retrouve nulle part ailleurs dans le monde. Certains font parfois référence à la société Max Planck en Allemagne. Mais celle-ci ne possède que 80 instituts de recherche couvrant chacun un champ de recherche, et un effectif de 3500 chercheurs dont la moitié sur contrats temporaires (mais beaucoup plus de post-docs et de chercheurs invités). Les instituts Max Planck sont le fer de lance de la recherche fondamentale allemande, mettant l’accent sur des domaines nouveaux, interdisciplinaires, qui demandent des moyens importants que les universités n’ont pas. De plus ils ont une fonction de service pour la recherche universitaire à laquelle ils procurent équipements lourds et ressources documentaires. Mais ils ne prétendent pas, comme le CNRS, piloter l’ensemble de la recherche des universités[7].

Transformer progressivement le CNRS en fédération de gros instituts, à l’image de la société Max Planck, n’aurait rien de scandaleux ni de dramatique. C’était, il est vrai, la réforme impulsée par l’ancien directeur général du CNRS, Bernard Larrouturou, qui fut limogé après avoir été encouragé dans cette voie pendant plusieurs années. On peut noter que dans une tribune[8] publiée en 2006, Francis-André Wollman et Henri Audier émettaient à ce propos un jugement mesuré : « Cette réforme suscitait légitimement de nombreuses réserves mais il est indéniable qu’elle se voulait porteuse d’un CNRS renforcé, même si c’était dans un périmètre restreint ». Il est assez étonnant de voir cette idée refaire surface aujourd’hui, portée par ceux qui ont chassé Bernard Larrouturou[9]. Cela voudrait dire, bien sûr, rattacher la majorité des UMR aux universités, et réduire beaucoup le nombre de chercheurs permanents. Ces emplois pourraient être consacrés à l’accueil d’universitaires, suivant deux formules :

- Recrutement de jeunes brillants après leur post-doc, comme « professeurs à titularisation conditionnelle » pendant une période de 6 ans maximum où on leur donnerait l’occasion et les moyens de faire leurs preuves en recherche et d’acquérir leur autonomie. C’est la formule du tenure track [10]. A l’issue de cette période, si tout s’est bien passé, on intègrerait ces jeunes chercheurs, soit sur des postes de professeurs pour la majorité, soit sur des postes de chercheurs permanents pour certains. Le recrutement serait fait conjointement par l’université concernée et par le CNRS.

- Détachement sur plusieurs années d’enseignants chercheurs seniors sur des postes de recherche à temps plein ou à temps partiel, avec dotations attachées (comme pour les IUF). Dans ce cas, le choix des bénéficiaires pourrait être fait par le CNRS, dans son rôle d’agence de moyens, sous la forme d’un grant attribué à certains professeurs.

On peut noter que la direction générale du CNRS introduit dans un courrier récent[11] un concept de “chaire junior CNRS” qui permettrait à un jeune qui a réussi à la fois le concours de recrutement national du CNRS et celui d’une université, de consacrer le début de sa carrière principalement à un travail de recherche. Il se traduirait par une prise en charge, par le CNRS, du jeune enseignant chercheur, lui assurant sa rémunération, un soutien garanti pour le démarrage de ses recherches, une charge très allégée d’enseignement, une visibilité de son avenir au CNRS pour cinq ans (durée renouvelable une fois), tout en lui garantissant son retour à son poste universitaire”[12]. Par ailleurs “une procédure de “chaires seniors CNRS” permettraient à des professeurs d’université confirmés de bénéficier de conditions similaires”. Il y a une convergence, on le voit, avec les idées avancées plus haut.

DEFENSE DU STATU QUO OU EVOLUTION

On peut choisir de défendre mordicus le statut de chercheur permanent fonctionnaire, tel qu’il existe aujourd’hui. Mais ce faisant, on s’interdit d’influer sur les statuts à venir. Or il y a des enjeux très importants sur lesquels il faut peser. La contractualisation généralisée des emplois scientifiques serait néfaste pour la recherche fondamentale. Ce n’est tout de même pas pour rien que les universités américaines ont maintenu la tenure. Et il faut remarquer que si, aujourd’hui, les professors with tenure ne représentent plus que 30% de tous les professeurs américains[13], c’est dans les universités d’élite qu’ils sont le plus nombreux.

Il faut défendre les recrutements sur postes permanents à un âge assez jeune dans l’enseignement supérieur. Ils sont d’ailleurs un facteur d’attraction pour les meilleurs jeunes scientifiques étrangers. Il est déjà paradoxal qu’on puisse devenir ingénieur des mines ou inspecteur des finances dix ans avant de pouvoir devenir maître de conférences, en étant moins bien payé ! L’enseignement supérieur offre une diversité de missions entre lesquelles les enseignants chercheurs peuvent évoluer au cours de leur carrière dans le cadre d’un même statut. Tandis que, s’agissant de chercheurs permanents à temps plein, l’embauche précoce sur des postes de fonctionnaires pour un métier exclusivement de recherche est plus discutable. La formule du tenure track lève cette hypothèque.

L’EXEMPLE ALLEMAND

En 2002 l’Allemagne a adopté une réforme des universités le Hochschulerahmengesetz (HRG) qui a connu quelques péripéties constitutionnelles avant d’être implémentée. Cette réforme crée notamment des juniorprofessuren qui sont recrutés après un phase post-doctorale d’une durée maximale de 2 à 3 ans, et pour une durée ne pouvant dépasser 6 ans. Il s’agit d’une version allemande du tenure track, le passage par un statut de juniorprofessur étant indispensable pour devenir professeur titulaire (à la place de l’habilitation). Cette législation destinée à favoriser la stabilisation des jeunes chercheurs, interdit le recours indéfini à des emplois contractuels, en leur fixant une limite de 12 années après le début de la thèse. Mais elle a paradoxalement suscité l’opposition de nombre de jeunes scientifiques qui préfèrent encore avoir un emploi précaire que pas d’emploi du tout ! Le gouvernement a été contraint d’assouplir cette interdiction. On voit bien que le problème est plus complexe qu’il n’y paraît. On comprend en effet que ce système ne fonctionne bien que si l’on prévoit suffisamment de postes universitaires permanents pour récupérer les jeunes chercheurs qui ont réussi.

EN CONCLUSION

Il est remarquable que les mêmes problèmes se posent dans beaucoup de pays, et que l’on constate une certaine convergence des mouvements de réforme, avec les mêmes difficultés d’application. Les considérations qui précèdent avaient pour principal objet de dépasser la crispation défensive et de nourrir une réflexion prospective. Certes, en remettant en cause le caractère intouchable du CNRS, j’ai conscience d’avoir « blasphémé » aux yeux de certains collègues « intégristes » . Je leur en demande bien humblement pardon !

 


[2] Recherche : les œillères du réformisme. Le Monde du 19 février 2008.

[3] D’après une étude non publiée faite il y a quelques années, dans le bloc de disciplines Mathématiques, STIC, Physique, Chimie, la proportion des enseignants chercheurs appartenant à des équipes labellisées était globalement de 80% (84% en Maths, 73% en STIC, 78% en Physique, 93% en Chimie). Dans le bloc Biologie, Médecine, Agronomie, le ratio était seulement de 60%, à cause du poids de la Médecine.

[4] Est considéré comme « publiant » le chercheur ou enseignant-chercheur qui sur la durée d’un contrat quadriennal a un nombre minimal de « publications » (revues de rang A, ouvrages de référence, communication dans des congrès internationaux sélectifs, brevets, logiciels, développement instrumental ou technologique, création artistique). Les valeurs de référence et le poids relatif des différents types de publication sont propres à chaque département scientifique. Voir par exemple « Critères d’identification des publiants » sur le site de l’AERES.

[5] Ces chiffres sont des ordres de grandeur qu’on retrouve dans différentes études faites par la MSU ou la MSTP.

[6] Ajoutons qu’en SHS l’habitude n’est pas de faire diriger des thèses par des maîtres de conférences, même brillants. Ceux-ci n’ont donc que très rarement le bénéfice de la PEDR.

[7] De ce point de vue, le discours du président de la République du 28 janvier 2008 est ambigu car, d’un côté, il parle de « mettre les universités au centre de notre système de recherche », de l’autre, il affirme que la véritable mission des organismes c’est « le pilotage des recherches menées dans les universités ». Comprenne qui pourra…

[9] Soulignons cependant que les instituts évoqués aujourd’hui par la direction du CNRS sont assez différents des instituts Max Planck. Ce serait plutôt des instituts nationaux comparables à l’IN2P3 ou à l’INSU. On peut être sceptique sur cette structuration dans des domaines où la recherche ne s’appuie pas sur de grands instruments. Le projet reste assez flou.

[11] Lettre aux directeurs d’unités, en date du 17 mars 2008, de Catherine Bréchignac, présidente, et Arnold Migus, directeur général, du CNRS.

[12] Il est indiqué que ce dispositif formaliseraient « les passerelles que les mathématiciens réalisent déjà de façon spontanée vers l’université, après un passage au CNRS, limité dans le temps, comme jeunes chargés de recherche ».