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Le défi démocratique laisse les professeurs sans voix

Les remous médiatiques provoqués par les réticences publiques de la Conférence des Grandes Ecoles (CGE) à accepter l’objectif officiel de 30% de boursiers dans les grandes écoles, auront eu au moins le mérite de remettre à l’ordre du jour le débat sur les inégalités scolaires et universitaires, qui avait un peu disparu du paysage revendicatif. En effet, la grande crise universitaire du printemps dernier était centrée sur des revendications de statuts, de services, de gouvernance universitaire… et beaucoup moins sur les missions de l’enseignement supérieur et le sort des étudiants[1]. A la rentrée, ce fut la protestation contre une diminution de l’horaire d’histoire et géographie en terminale S qui mobilisa l’attention. Toutes revendications assez égocentriques et décalées par rapport aux questions sociales, ce qui explique peut-être qu’elles n’aient pas entraîné grand monde au-delà de la communauté académique…

30% DE BOURSIERS 

Sur l’objectif des 30% de boursiers, assez de choses pertinentes ont déjà été dites pour qu’il ne soit pas nécessaire de s’étendre. L’objectif était ambigu dès le départ. S’agissait-il d’une vague intention ou de la fixation éventuelle d’un quota ? La CGE a fait mine de croire qu’on allait lui imposer un quota. Nicolas Sarkozy s’est empressé de la rassurer : « Je n’accepterai jamais un système où certains candidats seraient reçus à un concours pour la seule raison qu’ils sont boursiers – au détriment d’autres candidats plus méritants et plus travailleurs » [2]. Au fond, la CGE était tombée dans un piège, se laissant aller à présenter un visage anti-démocratique alors qu’on ne lui demandait qu’une vague promesse qui n’engageait à rien. Comme le leur ont susurré les deux compères Minc et Pinault[3], ils auraient dû « au moins faire leur, à défaut d’une réaction plus ouverte, la philosophie du prince de Lampedusa : Il faut que tout change pour que tout reste pareil ».   

Si l’on n’impose pas de quota, que peut-on faire pour augmenter le nombre de boursiers ? La ministre Valérie Pécresse souhaite que l’on change le contenu des concours pour tenir compte des handicaps socioculturels de ces candidats. Mais s’agissant des écoles les plus élitistes, les places sont trustées par une poignée de CPGE ou d’instituts privés[4], socialement très sélectifs, qui n’auront aucune peine à s’adapter aux contenus des concours, quels qu’ils soient.

La ségrégation sociale intervient de fait bien en amont des concours. N’oublions pas qu’un enfant d’ouvrier sur deux ne parvient pas au bac ; il n’est donc pas concerné. Une masse d’élèves déjà sortis du système sont de toute façon exclus de la sélection pour les grandes écoles dont les contingents sont formés d’étudiants disposant d’un patrimoine culturel ou économique. Pour y incorporer 30% de boursiers par la voie normale, il faudrait doubler, voire tripler, les effectifs de ces écoles dont le crédit repose largement sur leur numerus clausus. On n’imagine pas, tout de même, que les nouveaux venus vont chasser les enfants des classes favorisées qui occupent les lieux !

POURQUOI LES PROFESSEURS RESTENT SANS VOIX

Il est frappant de constater que les professeurs de tous ordres concentrent leurs critiques sur leurs conditions de travail et sur l’insuffisance des moyens mis à la disposition des établissements, plutôt que sur les inégalités structurelles du système français. Les deux questions ne sont évidemment pas disjointes, mais on ne peut prétendre réduire les inégalités par une simple augmentation des moyens. Cette attitude peut être mise en parallèle avec la discrétion de la gauche traditionnelle sur la controverse actuelle relative aux grandes écoles.

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Demain, dix universités en France ?

On trouvera ici le chat que j’ai fait sous cet intitulé un peu provocateur sur lemonde.fr le 13 janvier 2010.

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Bonne année 2010

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La course à l’excellence dans le ghetto français

Excellence est un mot qu’on entend souvent aujourd’hui à propos des universités et de la recherche, ce qui n’aurait rien d’anormal si l’excellence n’était pas si étroitement subordonnée à l’idée de classement. Il faut être les mieux classés ! L’objectif du Conseil Européen de Lisbonne était de faire de l’Union Européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde ». Et la conclusion qu’on en a tirée, c’est qu’il nous faudrait pour cela un petit nombre « d’universités d’excellence » (world class universities). L’excellence impliquerait donc une politique de concentration des meilleurs et de séparation des « moins bien classés ».

Nous avons eu l’occasion de discuter précédemment le rôle des classements[1] et leur relation à la politique universitaire. A vrai dire, la politique n’est pas réellement fondée sur les classements ; ceux-ci sont plutôt invoqués pour la justifier, et ceci de façon parfois caricaturale. Ainsi lors d’un récent conseil national de l’UMP, le président Sarkozy a déclaré : « Pour l’autonomie des universités, qui nous a valu neuf mois d’occupation l’année dernière, nous n’avons pas reculé d’un demi-centimètre. Et pour la première fois depuis vingt-cinq ans, dans le classement des universités de Shanghai, les universités françaises remontent. C’était possible, nous l’avons fait ». Sauf que l’autonomie n’est pas encore une réalité (une vingtaine d’universités viennent timidement d’y entrer en 2009) et qu’il faut mettre des lunettes pour distinguer les variations de positions des universités françaises dans le classement de Shanghai !

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Autonomie : quelques propositions

Ce texte est le support de mon intervention dans un colloque organisé par l’IREA (13-14 nov. 2009).

Dans le contexte français l’autonomie des universités est une mutation considérable – un nouveau paradigme - qui ne va pas de soi. Au-delà des aspects législatifs et règlementaires, c’est un changement de culture qui implique tous les acteurs. L’autonomie n’a de sens que si les acteurs y croient. Or, jusqu’ici, une majorité d’universitaires n’y croit pas.

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Luke : Je n’arrive pas à y croire !
Yoda : Voilà pourquoi tu échoues…

Ce qui est mis en avant, ce sont essentiellement les risques de l’autonomie[1]. Les plus radicaux – comme les plus conservateurs - voient leur salut dans un pilotage centralisé, alors qu’ils combattent la politique universitaire de l’Etat – un vrai paradoxe. Par ailleurs, au-delà des déclarations de principes et du vote d’une loi, l’Etat reste profondément réticent à jouer le jeu de l’autonomie. La haute administration - la noblesse d’Etat, comme disent certains - ne cesse de mettre des obstacles à l’exercice de l’autonomie des universités qui constitue pour elle un changement de culture encore plus douloureux que pour les universitaires. Ajoutons qu’une autonomie sans une grande marge financière – qui n’existe pas à l’heure actuelle - reste un peu formelle. Enfin l’interventionnisme ministériel est une habitude qui ne se perd pas facilement.

SORTIR DE LA RESERVE ET DU DOUBLE LANGAGE

Le plus grand risque est que l’entrée dans l’autonomie, aujourd’hui irréversible dans son principe, s’opère à reculons, de façon chaotique et non explicite. Je pourrais citer l’exemple de mon université où les opposants aux réformes avaient organisé un référendum contre la LRU, mais où le CA dans lequel ils sont en position de force, demande le passage rapide aux nouvelles compétences prévues par la LRU… Cette contradiction se rencontre dans de nombreux endroits. C’est une position de résignation qui ne valorise pas les potentialités positives de l’autonomie, et ne conduit pas, non plus, à corriger ses risques réels résultant des défauts de la LRU.

Une première proposition est de sortir de la réserve et du double langage, pour adopter une position plus claire et plus offensive : Accepter le principe de l’autonomie et faire pression sur l’Etat pour qu’il joue pleinement le jeu ; aménager le fonctionnement interne de l’université de façon que cette autonomie s’exerce dans des conditions acceptables ; la mettre à profit pour lancer des opérations innovantes.

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Boursiers et Grandes Ecoles

Jean-Yves Mérindol est directeur de l’ENS de Cachan.

On compare ici les pourcentages de boursiers, pour plusieurs écoles d’ingénieurs et les ENS, parmi les admis provenant des concours ouverts aux étudiants des classes préparatoires scientifiques.

On n’a pas cherché à faire une liste exhaustive de toutes les écoles. On se limite à certaines d’entre elles, notamment à celles qui sont considérées comme les plus importantes ou les plus prestigieuses par les étudiants des classes préparatoires.

On calcule, pour chacune de ces écoles ou groupes d’écoles, le pourcentage des étudiants reçus aux concours 2009 qui étaient boursiers en 2008-2009, année où ils ont préparé, et réussi, ces concours.

Les différences, assez importantes pour mériter réflexion, proviennent de plusieurs facteurs accumulés et des études supplémentaires seraient nécessaires pour en comprendre les effets relatifs.

L’un des facteurs provient des différences des taux de boursiers entre les diverses filières des classes préparatoires. Le premier tableau en donne une indication, confirmant que la filière TSI qui fait suite aux baccalauréats STI présente un profil particulier avec 44 % de boursiers. Les autres filières ont des taux de boursiers allant de presque 20 % (filière MP) à 26,7 % (filière PT).  Il serait intéressant de pousser l’analyse un peu plus loin, en distinguant les classes préparatoires avec * (MP *, PC *, PT *).

Les autres facteurs de différenciation résultent des choix des candidats qui décident de s’inscrire à certains concours, puis les effets des concours eux-mêmes, et enfin les choix des candidats qui sont reçus à plusieurs concours. On y retrouve mélangées des décisions appartenant à des jurys écrits et oraux et des décisions provenant des candidats eux-mêmes, via des effets d’auto-censure ou - au contraire -d’une correcte appréciation de ses qualités personnelles.

On peut imaginer que les écoles qui rémunèrent leurs étudiants (Ecole Polytechnique, les ENS) sont particulièrement attractives pour les boursiers. Il y a probablement un bonus d’attractivité pour ces écoles. Mais on voit qu’il n’est certainement pas homogène (les taux de boursiers parmi les reçus sont de  30,7 % à l’ENS de Cachan, de 21,4 % à l’ENS de Lyon, de 16,6 % à l’ENS Ulm et de 11,0 % à l’Ecole Polytechnique).

Les classements des concours communs donnent une indication synthétique sur les taux de boursiers dans les banques d’épreuve. On constate un taux voisin pour les banques  Mines-Ponts et Centrale-Supélec (15,98 % et 16,76 %), un  peu supérieur au taux des écoles prestigieuses qui donnent leurs noms à ces concours, et un taux nettement plus élevé, voisin de 25 %, pour le concours commun des écoles polytechniques, qui sont souvent des écoles internes aux universités.

Remarques  méthodologiques :

Les concours des écoles d’ingénieurs, et ceux des filières scientifiques des ENS, ouverts aux étudiants des classes préparatoires sont organisés autour d’un outil collectif qui s’appelle le SCEI (Service Concours d’Entrée des Ecoles d’Ingénieurs).

Ce service procède à la gestion des inscriptions, des admissibilités, des admissions puis des choix entre écoles des candidats reçus entre plusieurs concours.

Pour ce faire, le SCEI dispose du fichier de l’ensemble des candidats dans toutes les filières de ces concours, avec un certain nombre de renseignements sur chacun de ces candidats. L’un de ces renseignements est l’indication qu’un candidat est, ou pas, boursier au moment de son inscription.

C’est en utilisant cette donnée que l’on obtient les chiffres qui suivent. Les candidats considérés comme reçus à une école sont ceux qui ont indiqué, via la procédure d’admission du SCEI, qu’ils ont décidé de rentrer dans cette école. Ce ne sont donc pas les candidats à qui cette admission a été proposée.

Ces statistiques portent sur les reçus par la voie des concours ouverts aux étudiants des classes préparatoires. De nombreuses écoles ont d’autres voies d’accès (concours sur titre ouverts à des étudiants ayant obtenu un M1, concours sur épreuves ouverts aux mêmes étudiants, étudiants étrangers reçus par le biais d’accords internationaux, …). Cette photographie sur ce flux d’entrée par les concours de première année, globalement très majoritaire, ne permet pas d’avoir une vision totale sur l’accès des boursiers aux écoles.

Il ne faut pas confondre le pourcentage de boursiers reçus avec celui des boursiers inscrits. Plusieurs changements peuvent se produire, dans un sens ou un autre, conduisant à des échanges entre les deux catégories entre le moment de l’inscription au concours et celui de l’entrée effective à l’école.

Certains étudiants ne peuvent avoir accès aux bourses pour des raisons administratives alors que leur situation sociale pourrait le justifier. C’est le cas des étudiants étrangers hors Union Européenne. Le taux des boursiers calculés en ne prenant en compte que ceux des étudiants qui ont administrativement le droit de demander une bourse, taux « redressé », serait donc un peu plus important avec une différence globale faible (probablement moins de 1 %). La déformation entre écoles, en passant des taux calculés ici à ces taux « redressés », serait assez faible pour ne pas modifier les grandes tendances observées ici.

L’ENS LSH de Lyon n’est pas mentionnée puisqu’elle ne recrute pas via les filières scientifiques. De même, les élèves littéraires de l’ENS Ulm et ceux des concours B/L ou d’économie/gestion de l’ENS de Cachan ne sont pas concernés par cette enquête.

Voir tableaux



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La Grande-Bretagne réévalue sa réforme de l’évaluation

Depuis plus de 20 ans, la Grande-Bretagne avait mis en oeuvre un système d’évaluation systématique et centralisé de la recherche universitaire, le Research Assessment Exercise (RAE). Il ne s’agissait pas d’une agence comme aujourd’hui l’AERES en France, mais de l’organisation tous les quatre à six ans d’une grande campagne d’évaluation de tous les départements de recherche des universités. Le RAE était mis en place, de façon très « professionnelle », par les financeurs publics (funding bodies)[1] dont les crédits de recherche aux universités étaient ensuite calculés sur la base des résultats du RAE. Ces résultats servaient aussi aux universités à déterminer leur politique. L’évaluation était faite de façon classique et indépendante par des comités d’experts sur le mode de la peer review[2]. Mais cet exercice s’avérait extrêmement lourd, aussi bien pour ceux qui le faisaient que pour les universités qui le subissaient, avec des conséquences limitées en matière de financement de la recherche. En décembre 2006, le Department of education and skills a annoncé le remplacement du RAE par le Research Excellence Framework (REF) dans lequel l’évaluation devait se faire essentiellement sur des indicateurs bibliométriques et des indicateurs de ressources contractuelles (volume des contrats publics et privés obtenus par un département). La motivation était d’alléger au maximum l’exercice d’évaluation et de le rendre plus ou moins automatique. Ce fut un véritable coup de tonnerre, comme on peut l’imaginer, ceci d’autant plus que ces nouvelles procédures introduisaient une nette coupure entre les sciences dures et les sciences humaines et sociales pour lesquelles un traitement particulier devait être envisagé.
De fait, le RAE 2008 aura été le dernier du genre, et d’ores et déjà la décision a été prise d’avoir le premier REF en 2013. Mais les britanniques se sont donnés le temps de la réflexion sur ce que seraient exactement le contenu et les procédures du REF. En 2007 une première consultation avait eu lieu sur les propositions initiales, et depuis lors on a eu de nombreuses prises de position critiques, des débats, des colloques, des études impliquant des universités pilotes[3]. Tous les échanges entre le gouvernement et les acteurs n’ont pas été de pure forme (comme c’est bien souvent le cas chez nous…) car, le 23 septembre 2009, de nouvelles propositions ont été faites qui, sur certains points, représentent un virage à 180 degrés par rapport aux propositions initiales. Elles tirent les enseignements du RAE 2008 et surtout prennent en compte les réticences des universitaires à l’égard des indicateurs bibliométriques[4]. Mais, par ailleurs, l’accent est mis, encore plus que par le passé, sur l’évaluation de l’impact économique et sociétal de la recherche, ce qui introduit d’autres controverses. Une seconde consultation aura lieu d’ici la fin de l’année sur ces nouvelles propositions.

Dans les débats qui mobilisent les milieux de recherche britanniques, on reconnaîtra bien des sujets qui agitent nos universités et dont on a eu des témoignages lors du récent conflit. C’est une raison de s’y intéresser. Une raison supplémentaire d’observer la Grande-Bretagne, c’est que son contexte institutionnel, bien qu’historiquement éloigné du nôtre, présente un aspect très instructif pour nous. En effet, la Grande-Bretagne présente ce double aspect d’avoir des universités traditionnellement très autonomes, en même temps qu’un pilotage gouvernemental très marqué. Le fonctionnement de ce système repose sur la concertation et le débat, aux antipodes de la situation française marquée par la volonté du pouvoir politique d’imposer ses décisions et, symétriquement, l’opposition des universitaires crispés sur des positions défensives.

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“Refonder l’université” : une utopie française

Le Monde du 16 mai 2009 nous informe que « 29 grandes signatures du monde universitaire » lancent un appel pour « refonder l’université » : « Quinze semaines après le début du mouvement de contestation, et alors que celui-ci n’est toujours pas terminé, ces personnalités prestigieuses, d’horizons idéologiques et de champs disciplinaires différents, s’engagent et proposent une sortie de crise ».  

Au-delà de l’emphase journalistique, il s’agit plutôt d’une tentative pour créer un espace de dialogue sur l’enseignement supérieur entre gens d’opinions divergentes, pour dépasser le flot d’invectives et de slogans qui a submergé l’université française ces derniers temps. Pourquoi pas ? Mais un responsable universitaire m’écrit, à juste titre : « Pour que ce dialogue soit fructueux, il faudrait que les désaccords soient affichés et assumés. Ce qui n’est pas le cas : les signataires ont choisi des formules de compromis ambiguës qui en deviennent incompréhensibles et obligent à des exégèses subtiles ». J’ajouterai, quant à moi, qu’on se pose toujours des questions quand on reconnaît des « pyromanes » parmi les pompiers qui prétendent éteindre un incendie…

UNE HISTOIRE QUI SE REPETE

Mon objectif n’est pas de dénigrer cette pétition qui a connu un succès d’estime auprès de collègues « raisonnables ». Il s’agit plutôt de mettre cette initiative en perspective dans l’histoire post-68 de l’université française. En effet on retrouve la même « dramaturgie » à l’occasion de chaque grande crise. Le thème de départ est que l’université est « en danger de mort ». Les « refondateurs » actuels affirment ainsi que « l’université française est proche de l’agonie ». Mais remontons 25 ans en arrière, au moment de la discussion de la loi Savary ; on lit dans Le Monde du 16 décembre 1983 : « 55 des plus grands savants de notre pays, nos prix Nobel, nos médailles Fields, de nombreux membres de l’Académie des Sciences, en appellent solennellement au président de la République pour prévenir la dégradation de l’université française ». Courant novembre 83, s’était réuni, rue d’Ulm, un groupe d’universitaires comprenant quelques notabilités de l’intelligentsia de gauche (dont Laurent Schwartz) sur le thème : l’Université française est menacée de mort[1]. L’appel des 55 sera signé par des milliers de collègues. Contentons nous d’en citer quelques passages[2].

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28 mai 1871 : Le dernier des fédérés

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“La dernière barricade des journées de mai est rue Ramponneau. Pendant un quart d’heure, un seul fédéré la défend. Trois fois il casse la hampe du drapeau versaillais arboré sur la barricade de la rue de Paris. Pour prix de son courage, le dernier soldat de la Commune réussit à s’échapper.”

Prosper-Olivier Lissagaray, in “Histoire de la Commune”

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La grippe de Shanghai

Bernard Teissier est directeur de recherche au CNRS (Institut de mathématiques de Jussieu)

La grippe de Shanghai touche une population spécifique : les décideurs universitaires. Elle s’attaque directement à la capacité de prendre des décisions rationnelles, voire aux facultés intellectuelles. Le nom de la maladie provient d’un classement mondial des universités destiné à l’origine à orienter  les étudiants chinois vers les meilleures universités étrangères. Il repose sur des critères numériques arbitraires qui favorisent à l’extrême un certain type d’université et un certain type d’activité scientifique. La qualité de la formation et l’effet global qu’une université peut avoir sur ses étudiants n’interviennent que via le nombre de prix Nobel et de médailles Fields parmi les anciens élèves (poids 10%) et la “performance académique” des élèves (10%).

Les victimes de la grippe de Shanghai font de ces nombres absurdes un vrai critère de qualité et orientent la stratégie de l’enseignement supérieur en fonction de l’objectif de voir les universités s’élever dans le classement. La France est particulièrement touchée en raison du réflexe acquis dans les classes préparatoires, qui fait que dès qu’un responsable voit un quelconque classement, il désire y figurer en bonne position.

Un des premiers effets visibles en France de cette maladie insidieuse est la création des PRES, acronyme bien connu de “Pour Réussir à s’Elever dans Shanghai”, groupements formels d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche qui font perdre une quantité considérable d’énergie et de moyens pour un résultat qui ne résistera probablement pas longtemps à la concurrence organisée par la LRU et au remplacement prévisible du classement de Shanghai par un autre plus réaliste.

Mais l’Europe toute entière est  victime de l’épidémie. Ses politiciens avaient affirmé que le processus de Lisbonne mettait l’étudiant au centre du dispositif universitaire; ils avaient omis de préciser qu’il s’agissait surtout de l’étudiant chinois, ou plutôt de l’image erronée que, très atteints par la grippe, ils s’en font.

Ils s’imaginent que les universités bien classées rouleront sur l’or comme l’Université Harvard avant la crise, et auront le même prestige qu’elle, dès lors qu’elles accueilleront en masse les étudiants chinois, émiratis, indonésiens ou autres censés faire leurs choix principalement en fonction du fameux classement en négligeant le reste,  par exemple les droits d’inscription.

Leur aveuglement grippal leur cache que la Chine, terriblement sous-équipée en Universités, développe son enseignement supérieur et sa recherche à une vitesse phénoménale, de même que les Emirats et autres lieux pétrolifères. Dans moins de 15 ans ils n’auront plus besoin d’envoyer beaucoup d’étudiants à l’étranger.

La politique idéologique et désastreuse menée par notre gouvernement depuis quelques années fait prévoir qu’au contraire dans 5 à 10 ans, et probablement même plus tôt, les meilleurs apprentis chercheurs français devront aller étudier ailleurs, dans les pays qui mènent en ce moment une politique intelligente, et par exemple en Chine. Il nous faudra alors faire un classement des universités étrangères…et payer les frais d’inscription.

C’est ce qui arrive lorsque l’on croit pouvoir faire l’économie de la connaissance.



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